Romans jeunesse

Entretien avec R.J. Ellory

R.J. Ellory est l’auteur de Seul le silence, de Papillon de nuit, des Assassins ou d’Un coeur sombre. À l’occasion de la sortie de son roman Les fantômes de Manhattan, il a accepté de répondre à quelques questions :

Hello, Roger, could you present Ghostheart to our readers?
It’s once again set in the US, but there are two stories within it that run concurrently, one set in the present, and one that runs from the late 1940s to the current day. It is the story of a single thirty-year old girl called Annie O’Neill. She runs a second hand bookstore in Manhattan which she inherited from her father who died twenty or so years before. She is visited by an elderly man who says that he knew her father, and proceeds to tell her that he and her father established a reading club. He gives her the first part of a manuscript to read and says he will bring a further chapter each week. Through reading the story she finds her own understanding of herself and her life challenged. In a way, it is a rite of passage for her, and the events that occur in the present seem to bear some connection to the events she reads about in the story. Through the pages of this manuscript, she discovers her own identity and the direction of her life is influenced very significantly. To say more than that would be to give the whole thing away!

Bonjour, Roger ; pourriez-vous présenter Les fantômes de Manhattan à nos lecteurs ?
L’intrigue se passe de nouveau au États-Unis, mais il y a deux histoires qui se déroulent en parallèle. L’une dans le présent, l’autre des années 40 à aujourd’hui. C’est l’histoire d’une femme de 30 ans, célibataire, qui s’appelle Annie O’Neill. Elle tient une bouquinerie à Manhattan, héritée de son père décédé 20 ans plus tôt. Elle reçoit la visite d’un vieil homme qui lui dit avoir connu ce dernier et monté avec lui un club de lecture. Il lui donne à lire la première partie d’un manuscrit et l’informe qu’il lui apportera un nouveau chapitre chaque semaine. Cette lecture change son regard sur elle-même et sur son existence. D’une certaine façon, c’est un rite de passage pour elle, et les événements qui se passent dans le présent semblent être connectés à ce qu’elle a lu dans le manuscrit. Au fil des pages de celui-ci, elle découvre qui elle est vraiment et sa trajectoire de vie en est influencée de manière significative. En dire plus serait tout dévoiler !

How do you see this novel?
It was a challenge and a risk to try and write something from a woman’s perspective. I wanted the central character to be female, and for a little while – as I was writing it – I asked myself whether I was being brave or crazy! Many women have read Ghostheart, and they have told me that they weren’t in the least offended by the sheer nerve of writing such a thing, which – as far as I’m concerned – is as good a compliment as I could get! I was happy with the result of my efforts, very definitely, and I believe that I made it as realistic as I could from my very limited male viewpoint. I enjoyed writing Annie immensely. It was a calculated risk that worked well, but again I think that there are common denominators between all people, irrelevant of gender. All people have loved and lost, been betrayed, lied too, and whereas a man might respond differently than a woman to a particular situation we are still fundamentally dealing with the same emotions. It was the emotions that were important in Ghostheart, and those were the things I primarily concentrated on. Ultimately, I see the novel as an expression of how I felt and what I have learned from all the significant females in my life – my grandmother, my mother and my wife. I never had a father, and – as such – there was no meaningful male presence in my childhood, so I guess that influential female perspective has coloured my viewpoint about myself and life in general.

Comment voyez-vous ce roman ?
C’était un challenge et un risque de tenter d’écrire quelque chose du point de vue d’une femme. Je voulais un personnage central qui soit une femme et à un moment – alors que j’écrivais – je me suis demandé si j’étais courageux ou fou ! Beaucoup de femmes ont lu Les fantômes de Manhattan, et m’ont dit qu’elles n’avaient pas été le moins du monde offensées par cette audace et c’est pour moi le meilleur compliment que je puisse recevoir ! J’étais vraiment heureux du résultat de mes efforts, et je crois que je l’ai rendu aussi réaliste que je le pouvais du mon point de vue masculin assez limité. J’ai énormément apprécié développer le personnage d’Annie. C’était un risque calculé qui a bien fonctionné. Mais, encore une fois, je pense qu’il y a des dénominateurs communs entre tous les gens qui ne relèvent pas du genre. Tout le monde a aimé, perdu, été trahi, menti et, même si un homme ne réagit pas de la même manière qu’une femme à une situation particulière, nous faisons fondamentalement face aux mêmes émotions. Ces dernières étaient importantes dans Les fantômes de Manhattan et je me suis essentiellement concentré sur ce point. Au final, je vois ce roman comme une expression de ce que j’ai ressenti et de ce que j’ai appris auprès de toutes les femmes qui ont eu une place importante dans ma vie – ma grand-mère, ma mère, ma femme. Je n’ai jamais eu de père et de ce fait, il n’y a pas eu de présence masculine notable durant mon enfance. Je suppose donc que j’ai été grandement influencé par les opinions féminines diverses qui ont constitué mon entourage ; des idées qui ont eu un impact sur moi-même et sur la vie de manière générale.

It was published in English 14 years ago. Do you feel something special seeing it, signing it in French after so much time?
I do, yes. It is interesting. It was written fifteen years ago, and I have not looked at it since that time. Knowing that it was to be published in France, I read it just a few weeks ago. If I wrote the same story now, it would be very different. It was of great interest to compare how I think and write now with how I thought and wrote back then. The reception in France has been great, and I was very interested to see how it would be received by female readers in particular. It was also the first book I ever wrote when I actually had a publisher. Candlemoth (Papillon de Nuit) was the first that was published, but I wrote it without knowing if it would be published. Ghostheart (Les Fantômes de Manhattan) was written with the knowledge that people would actually read it, and that changes the way you approach a book.

Les fantômes de Manhattan a été publié en version originale il y a 14 ans.
Ressentez-vous quelque chose de spécial à la voir, à le dédicacer en français après tant de temps ?
Oui ! C’est intéressant. Il a été écrit il y a 15 ans, et je ne suis pas revenu dessus depuis. Sachant qu’il allait être publié en France, je l’ai relu il y a quelques semaines. Si j’écrivais la même histoire aujourd’hui, elle serait très différente. C’est très intéressant de comparer ma pensée et mon écriture de maintenant et d’alors. Le livre a été très bien accueilli en France et j’attendais de savoir comment les lectrices en particulier allait le recevoir. C’est aussi le premier livre que j’ai écrit en ayant un éditeur. Papillon de nuit est le premier que j’ai écrit mais je ne savais pas s’il allait être publié. Les fantômes de Manhattan a été écrit en sachant que des gens allaient le lire et cela change la façon dont on appréhende l’écriture d’un roman.

Was Ghostheart inspired by particular events?
Not really, no. There may be newspaper articles or films or other books, sometimes even conversations that inspire an idea for a story, but for me it is more a case of the emotional concept of what I want to do. With every story it really comes down to the emotional and personal message of the characters. How do I want the reader to feel? That’s the question I am asking myself all the way along the line as I write a book. The reason for writing about the subjects I do is simply that such subjects give me the greatest opportunity to write about real people and how they deal with real situations. There is nothing in life more interesting than people, and one of the most interesting aspects of people is their ability to overcome difficulty and survive. I think I write ‘human dramas’, and in those dramas I feel I have sufficient canvas to paint the whole spectrum of human emotions, and this is what captures my attention. I once heard that non-fiction possesses, as its primary purpose, the conveying of information, whereas fiction possessed the primary purpose of evoking an emotion in the reader. I love writers that make me feel something – an emotion, whatever it might be – but I want to feel something as I read the book. There are millions of great books out there, all of them written very well, but they are mechanical in their plotting and style. Three weeks after reading them you might not recall anything about them. The books that really get me are the ones I remember months later. I might not recall the names of the characters or the intricacies of the plot, but I remember how it made me feel. For me, that’s all important. The emotional connection.

Les fantômes de Manhattan a-t-il été influencé par des événements en particulier ?
Non, vraiment, non. Il y a peut-être des articles, des films ou d’autres livres, parfois même des conversations qui inspirent une histoire, mais en ce qui me concerne, c’est plutôt une affaire de concept émotionnel que je veux mettre en oeuvre. Chaque histoire se résume vraiment au message personnel et émotionnel des personnages. Que voulez-vous que le lecteur ressente ? C’est la question que je me pose tout au long de l’écriture d’un livre. J’écris sur tel ou tel sujet parce qu’ils m’offrent l’opportunité d’écrire sur de vrais personnes et sur comment ils font face à de vraies épreuves. Dans la vie, il n’y a rien de plus fascinant que les gens et l’un des aspects les plus intéressants chez eux est leur capacité à surmonter les difficultés et à survivre. Je pense que j’écris des « drames humains » et dans ces drames, j’ai une toile assez grande pour peindre le spectre entier de émotions humaines, c’est ce qui me captive. Un jour, j’ai entendu que ce qui ne tient pas de la fiction possède, comme le veut le principe, la transmission d’informations, alors que la fiction a pour but premier de générer de l’émotion chez le lecteur. J’aime les écrivains qui me font ressentir des choses – une émotion, quelle qu’elle soit – mais je veux ressentir quelque chose alors que je lis le livre. Il y a des millions de livres géniaux, tous très bien écrits, mais dont l’intrigue et le style sont mécaniques. Trois semaines après les avoir lus, vous pouvez ne pas vous souvenir de leur contenu. Les livres qui m’atteignent vraiment sont ceux dont je me souviens des mois après. Je ne me souviens peut-être pas du nom des personnages ou des détails de l’intrigue, mais je me souviens de ce qu’ils m’ont fait ressentir. Pour moi, c’est ce qui compte. La connection emotionnelle.

How did you come up with the character of Annie and was she always meant to be a librarian?
Yes, she was always going to own and manage a bookstore. I just wanted to write a character that loved books as much as myself. I wanted to tell a story about the power of books, the power of storytelling, and how a book possessed the capacity to change a life. It seemed that having a character who was a bookseller was a very good way to do that.

Comment Annie vous est venue l’idée du personnage d’Annie et avez-vous toujous voulu en faire une libraire ?
Oui, elle allait tenir un magasin de livres. Je voulais seulement créer un personnage qui aime les livres autant que moi. Je voulais raconter une histoire sur le pouvoir des livres, celui de la narration, et comment un livre a la capacité à changer une vie. Il me semblait qu’avoir un personnage qui vend des livres était une très bonne manière de faire cela.

What would you think if I told you that Ghostheart reminded me of a few of Martin Scorsese’s movies?
I would take that as a great compliment! Scorsese is a director whose work I greatly admire.

Qu’en pensez-vous si je vous dis que Les fantômes de Manhattan m’a rappelé certains des films de Martin Scorsese ?
Je prends cela comme un compliment ! J’admire le travail de réalisateur de Scorsese.

Ghostheart would make a great movie. Would you like that?
Absolutely! I am excited by the possibility of having someone else create an interpretation of a story. I am interested to see how they view the priorities and what additional imaginative input they would make in a visual medium.

Les fantômes de Manhattan ferait un très bon film. Aimeriez-vous cela ?
Absolument ! Je suis très enthousiaste à l’idée que quelqu’un d’autre puisse créer une interprétation d’une histoire. Je suis aussi intéressé de voir comment sont gérées les priorités et ce qui est imaginé en plus pour l’image.

Is it still on the agenda to turn A Dark and Broken Heart into a movie?
Yes, for sure. We now have a director attached to the project, and I hope to see it go into production this year.

L’adaptation d’Un cœur sombre est-elle toujours d’actualité ?
Oui, bien sûr ! Nous avons maintenant un réalisateur rattaché au projet et j’espère que la production commencera cette année.

Do you know the end of a book when you start writing? (A Dark and Broken Heart‘s end is one of my favourite ever!)
No, not at all. I really don’t know the end until I get there. I do not write an outline or a synopsis. I just simply have a basic idea of the kind of story I would like to write. I make definite decisions concerning the time period and location as these are vital to the tone of the novel. And the last thing, and the thing I have the clearest idea of, is how I want the reader to feel. I change my mind as I work. I make new decisions about characters, about the ending, about all sorts of things.

Connaissez-vous la fin d’un livre quand vous commencez à écrire ? (La fin d’Un cœur sombre est l’une de mes préférées!)
Non, pas du tout. Je ne connais pas vraiment la fin jusqu’à ce que j’y arrive. Je ne fais pas de plan, je n’écris pas de résumé. J’ai juste une idée de départ du genre d’histoire que j’aimerais écrire. Je prends des décisions définitives en ce qui concerne l’époque et les lieux parce que c’est essentiel au ton du roman. Et dernière chose, la chose qui m’apparait le plus clairement, est comment je veux que le lecteur se sente. Je change d’avis tandis que je travaille. Je prends de nouvelles décisions sur les personnages,sur la fin, sur plein de choses.

Do you have writing rituals?
No, not really. For me, writing a book is a very intense activity. While I am working on a book I write every day that I am home. I work to get a first draft completed within a couple of months. Then I can go back through it – now I know the ending – and change those things that don’t make sense.

Avez-vous des rituels d’écriture ?
Non, pas vraiment. Pour moi, écrire un livre est une activité intense. Quand je suis à la maison, j’écris chaque jour. Je travaille pour avoir une première version complète en à peu près deux mois. Ensuite, je peux la reprendre en ayant connaissance de la fin et change ce qui ne fait pas sens.

Are you constantly working on a novel, even if you have to travel for your music and for book signings?
No, I don’t work write while I am on the road. Writing, for me, is something that is done at home in a quiet environment with all my research materials available. I have very little time available while I am touring and so writing a book would not be possible.

Êtes-vous constamment en train de travailler sur un roman, même si vous devez voyager pour votre musique ou les dédicaces ?
Non, je ne travaille pas lorsque je suis sur la route. Pour moi, écrire est quelque chose que je dois faire chez moi, dans un environnement tranquille avec mes recherches à disposition. J’ai peu de temps pour écrire lorsque je suis en tournée, écrire un livre serait impossible.

What are you favourite books or authors?
That is an impossible question! I have read so many books and I enjoy so many different authors. I am constantly looking for writers that make me feel like a bad writer! If I had to choose a certain style of novel as a favourite, I always err towards those writers whose use of language is creative, imaginative and special. For me, the way in which a story is told is often more important than the story itself.

Quels sont vos livres ou auteur favoris ?
C’est une question impossible ! J’ai lu tellement de livres et j’apprécie tellement d’auteurs différents. Je suis sans cesse en train de chercher des auteurs qui me font me sentir comme un mauvais auteur ! Si je devais choisir un certain style de roman, dire que c’est mon préféré, ce serait celui pour lequel les auteurs utilisent le langage de manière créative, imaginative et spéciale. Pour moi, la façon dont une histoire est racontée est souvent beaucoup plus importante que l’histoire elle-même.

Do you often have to go back to some stories or type of writings for inspiration, comfort, pleasure or something else?
Yes, of course. I go back to Tim O’Brien, Annie Proulx, Cormac McCarthy, Daniel Woodrell, Steinbeck, Hemingway, Capote. There are many, and they all inspire me to work harder, to write better, to tell more engaging stories.

Devez-vous souvent revenir à des histoires ou des styles d’écritures pour l’inspiration, le réconfort, le plaisir ou autre chose ?
Oui, bien sûr. Je retourne vers Tim O’Brien, Annie Proulx, Cormac McCarthy, Daniel Woodrell, Steinbeck, Hemingway, Capote. Il y en a beaucoup et ils m’inspirent tous pour travailler plus durement, pour écrire mieux, raconter des histoires plus captivantes.


R.J. Ellory sur ce blog :



2 réflexions au sujet de « Entretien avec R.J. Ellory »

  1. Quelle interview intéressante ! Et quel bonheur pour vous d’avoir pu dialoguer avec cet auteur talentueux.
    Je me retrouve dans ce qu’il écrit concernant les rituels d’écriture et/ou le fait de définir un bon livre… ou de ne pas savoir comment évolueront nos personnages.
    Merci Pauline pour ce partage et belle soirée ❤

    Aimé par 1 personne

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